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Terre des Hommes – Délégation du Doubs
Pour le droit à vivre dignes

Site de la délégation départementale du Doubs (DD25) de l’ONG Terre des Hommes France

Suis-je enfin arrivée à destination ?
Témoignage
de Kigali à Besançon
Article mis en ligne le 3 juin 2018
dernière modification le 23 juin 2018

par Agnès Claudine
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La fuite du Rwanda

Juillet 1994 : je suis sortie du pays par la frontière nord-ouest suite à la guerre qui sévissait au pays depuis 1990 dont l’objectif était d’exterminer la population, toutes ethnies confondues (twa, hutu et tutsi), afin que les assaillants, tutsi pour la plupart, puissent s’y installer et prendre le pouvoir sans partage.

Arrivée au Zaïre (actuel République Démocratique du Congo) dans la ville de Goma, je me suis installée d’abord sur le trottoir avec les autres, puis j’ai poursuivi le chemin jusque plus loin dans la forêt après la région de Sake.

Goma, des camps où les rats dévorent les bébés.

Fin août je suis retournée à Goma où les organismes non gouvernementaux (ONGs) s’installaient progressivement. J’y ai été embauchée comme traductrice par Care Deutschland, ong des médecins allemands, dont la mission a duré deux semaines ; je gagnais 4€ par jour. Les camps de réfugiés n’étaient pas encore aménagés, nous dormions toujours à la belle étoile et mangions des biscuits distribués par la Croix rouge.

Début octobre j’ai été embauchée à l’UNICEF comme secrétaire administrative, nous menions un grand projet de recherche par photos ; il s’agissait de prendre les photos des enfants non accompagnés et de les exposer dans tous les camps afin de réaliser les réunifications familiales une fois les familles retrouvées.

Après l’installation des camps, mi-octobre, j’ai été installée au camp Mugunga, au pied du volcan Nyiragongo qui menaçait d’entrer en éruption à l’époque.

Le pire étaient les gros rats qui nous marchaient dessus la nuit, nous étions obligés de nous couvrir les doigts et les pieds pour éviter leurs morsures. Un matin on nous apprenait que des rats avaient dévoré un nouveau-né dans l’abri de fortune couvert de bâches en matière plastique (sheeting) de MEMISA, ong des médecins belges, c’était horrible !

L’attaque du camp

En août 1995, une attaque des camps en pleine journée, perpétrée par les militaires venus du Rwanda, m’a empêchée de rentrer. Quelle inquiétude de ne pas savoir ce qui se passait exactement dans les camps. Au travail ils ont décidé de nous garder pendant trois jours, moi et mes collègues, le temps que le calme revienne. Le quatrième jour, nous avons eu l’autorisation d’aller voir ce qu’étaient devenues nos familles. J’ai pu retourner au camps et découvert que ma famille avait commencé à déconstruire le sheeting pour repartir. Ces retrouvailles étaient intenses et ne devaient pas durer car la sécurité n’était pas encore assurée.

J’ai laissé quelques dollars à ma famille et leur ai dit au-revoir sans savoir ni quand ni où nous nous reverrions ; je suis retournée au travail où j’ai passé encore deux nuits. Finalement la situation s’est stabilisée et j’ai repris le rythme normal, s’était super de me retrouver avec ma famille.

Du Zaïre au Kenya, du camp Mugunga au camp de Kakuma, des rats aux scorpions venimeux

En octobre 1996, au cours d’une conversation, j’ai appris qu’une voie se libérait pour quitter le pays. J’ai tout de suite sauté sur l’occasion et les passeurs m’ont aidée à partir jusqu’au Kenya. Ouf ! me disais-je. Mais à Nairobi, la capitale, les réfugiés n’étaient pas les bienvenus. Les policiers nous pourchassaient tous les jours, c’était le jeu de cache-cache.

En août 1997, il était 19 h quand les policiers sont venus là où j’étais hébergée et ont tapé fort dans la porte qui n’a pas résisté. Ils m’ont embarquée au poste de police, j’ai fait trois jours de cachot avant d’être amenée, avec plusieurs autres réfugiés, à 1000km de Nairobi, dans le camps de réfugiés de Kakuma. C’est un camp installé dans le désert où se côtoient les réfugiés de partout, des soudanais et somaliens pour la plupart.

Les coups de feu se font entendre de temps en temps car les soldats somaliens s’y replient. J’ai passé plusieurs jours à dormir sur le sable, le HCR a mis du temps avant de nous accueillir.

La crainte était plutôt les morsures mortelles des scorpions du désert, les habitués nous ont prévenus en nous indiquant où était le centre médical qui pouvait intervenir au besoin.

Au bout de trois jours, le HCR nous a répartis en groupes de dix et nous a, enfin, donné une casserole, un sac de farine de blé par groupe, « c’est tout ce qu’il y a à vous donner », nous a lancé l’agent du HCR. Pour préparer à manger (la boule, le pain ou capati), il fallait qu’il fasse beau sinon avec la tempête de sable, toute la cuisson était perdue !

De Nairobi à Paris

Au bout de deux semaines, j’ai pu quitter ce camp par hasard. En effet, un paysan qui se rendait dans la capitale a accepté de me prendre avec lui, je suis retournée à Nairobi et j’ai continué à jouer à cache-cache avec la police.

En juin 1998, les passeurs m’ont trouvé une autre occasion qui m’a déposée à Paris. À l’aéroport, je me suis présentée comme demandeure d’asile politique.

À l’aéroport

L’agent de police qui m’a accueillie a tout de suite rigolé et m’a demandé d’où je venais ? Je lui ai répondu d’Afrique et il a rigolé davantage et m’a dit :

« C’est impossible » !

Il m’a demandé si j’étais sérieuse. Je lui ai dit tout de suite :

« Enfin un policier qui sourit, je suis sauvée ! ».

Ensuite je lui ai dit que j’étais sérieuse et il m’a répondu :

« Comment se fait-t-il que vous n’ayez pas d’accent ! ».

« Quel accent ? »

« L’accent africain ! »

C’est ainsi qu’un interview interminable de plus de deux heures a commencé pour expliquer où j’avais appris la langue française, qui me l’avait enseignée,… et surtout pourquoi je n’avait pas d’accent africain ! Ce n’était pas du tout la question à laquelle je m’attendais !

À minuit, le même policier est venu me voir dans la pièce où j’étais enfermée et m’a ramenée dans la salle d’interview.

« Ça y est, voici votre sauf-conduit, vous avez l’autorisation d’entrer en France maintenant ».

« Madame, n’est-ce pas que vous avez demandé l’autorisation d’entrer en France ? »

« Oui monsieur ».

« Maintenant vous l’avez, moi j’ai terminé mon travail ».

« Auriez-vous les adresses où je pourrais dormir cette nuit ? ».

Il m’a donné une liste de trois adresses. J’ai demandé à un taxi de m’y amener et il s’est étonné car les adresses que je lui montrais n’existaient pas ! Il a accepté de m’y amener pour me le prouver et m’a ramené à l’aéroport pour que j’y passe la nuit !

Les démarches pour obtenir l’asile.

Le lendemain matin, j’ai appelé le 115, tous les hébergements étaient complets. Je me suis rappelée d’une connaissance française que j’avais connue dans les camps de Mugunga ; je l’ai appelée et elle a accepté de me prendre chez-elle, le temps que la situation se normalise.

Je me suis vite présentée à la Préfecture pour commencer la procédure. Un formulaire m’a été donné que j’ai rempli et envoyé à l’Office Français de Protection des Réfugiés et Apatrides (OFPRA). Ma demande a été refusée quatre mois plus tard. J’ai donc saisi la Commission des recours qui a accepté mon dossier.

En 2000, l’asile m’a été accordé, j’ai eu ma carte d’identité de dix ans et trois ans plus tard j’obtenais la nationalité française.

L’accès à une vie normale

J’ai tout de suite commencé les formations de remise à niveau et en 2002 j’ai obtenu un poste d’agent administratif dans le monde hospitalier où je suis restée une année. Depuis 2003 j’évolue dans le milieu associatif comme secrétaire comptable et j’ai validé un BTS gestion PME/PMI en 2014.

Stabilité ou destination inconnue ?

Je pensais être soulagée et stabilisée pour reprendre à vivre normalement mais les politiques migratoires menées aujourd’hui par les occidentaux m’incitent à me demander si demain ou après-demain je ne vais pas reprendre le chemin de l’exil à la recherche d’une destination inconnue aujourd’hui ??? !!!




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